MODELES
Arthur Gillet

- Retrouvez Arthur Gillet en exclusivité dans les pages de Normal N°7 -


Comment en es-tu venu à être modèle, et modèle de "nu" particulièrement ? (Pourquoi le nu ?) 
Ca m’est tombé dessus ! Têtu m’avait demandé de poser avec un ami pour leur couverture, et plus je posais plus on me demandait de le faire. Je ne m’étais pas préparé à cette éventualité au départ, on ne se privait pas pour me dire que j’étais laid alors que j’étais seulement androgyne ! Adolescent j’entendais « Gillette la perfection au masculin » avec un ton railleur, aujourd’hui je l’entends de manière tendre et positive. Je ne pensais pas qu’il était possible de renverser à ce point une opinion unanime, avec toute la violence que ça a pu générer. Cette espèce de magie que peut engendrer l’image. J’ai décidé d’en faire un projet et d’accepter autant que possible de poser sans jamais le rechercher. Quant au nu, je suis sans doute naïf à ce sujet, j’ai tendance à penser que les années 60 révolues ce n’est plus un problème. Je vois bien parfois que ça peut l’être pour certains, mais à chaque fois que j’ai creusé la question le discours m’a toujours semblé malhonnête.

Quel est ton rapport au corps ? 
Je n’ai jamais eu de patrimoine, c’est donc mon espace irréductible, et j’ai bien décidé d’en jouir et d’en prendre soin. J’ai le sentiment que la pression sociale exercée par l’idée de la « beauté » pousse les gens à vouloir dissocier l’âme du corps à nouveau. C’est vrai que le corps est devenu un objet esthétique comme un autre, un packaging, depuis qu’il n’est plus (pour la plupart) un outil de travail avec la tertiarisation (je pense à l’art mettant en scène un prolétaire au corps robuste, puisqu’il n’a qu’à vendre que sa force de travail). Cela pousse à faire de mauvais choix comme du surentrainement, des excès de stéroïdes, d’alimentation, etc. Par ailleurs notre image d’un corps sain ou d’un corps puissant est complètement déconnecté de ce à quoi il ressemblerait s’il l’était. Mais nier un aspect purement esthétique (la masse générant l’idée de puissance par exemple) c’est aussi nier l’importance de notre imaginaire. Le savoir cependant, c’est une possibilité personnelle de rejeter cette pression du « corps parfait ». Les bodybuilders avec qui j’ai eu la chance de discuter assument tout à fait le projet esthétique dont fait objet leur corps malgré les efforts fournis. Comme le décrit sinon Isabelle Queval, les corps des sportifs de haut niveau sont, à l’image de nous même, des corps hyper-spécialisés (au point d’être faibles dans d’autres domaines), et n’ont plus rien à voir avec l’esthétique proportionnée et presque « raisonnable » de nos sculptures classiques, issus d’une culture du « génie universel » et d’un soucis de liberté (bien que réservée à une minorité) où l’on excellait partout, en course, en lutte … et en poésie. Lorsque je regarde autour de moi j’ai l’impression que nous sommes très sophistiqués en matière de sciences, de théories et politique, bien que j’ai le sentiment qu’on soit assez inculte pour ce qui relève de notre relation à notre corps ou à nos sens. On élude ses problématiques avec du « statement », lorsque la question de la sensibilité de l’autre vis-à-vis de son propre corps fait place à l’imaginaire - ce qui ne veut pas forcément dire léger. Au contraire même, cela révèle que nous ne possédons pas notre identité. Nous devons sans cesse endosser les fantasmes des autres (positifs comme négatifs). C’est pour cela que je crois plutôt au potentiel de l’art à générer de nouvelles identités, et de liberté. J’aime beaucoup de types de corps en définitive, soit pour l’esthétique, soit pour la pratique qu’ils trahissent, alors il m’arrive parfois de vouloir le transformer aussi vite que je le voudrais. C’est impossible bien sûr, alors j’en relègue les moyens au temps, je pense que pour le corps comme pour l’âme il y a un temps pour tout. Pour en revenir à plus haut, là où je trouve qu’ils sont indistincts, c’est que le corps c’est l’endroit où l’on rencontre justement le monde, je n’essaye pas trop de maîtriser mon corps « comme un véhicule de l’âme», j’attends au contraire qu’il me renseigne sur mes bonnes et mauvaises habitudes, alimentaires, sexuelles, spirituelles, intellectuelles. La relation à la vie est pour moi plus riche si l’on apprend à s’écouter plutôt qu’à suivre des règles, qu’elles soient restrictives ou permissives.

Y'a-t-il une sexualisation inhérente à la nudité masculine et sa représentation ? 
Bien sûr, mais notre société s’efforce de l’ostraciser pour la neutraliser. Dans les débuts de la photographie, il était plus facile d’érotiser des enfants que des hommes. De même, aujourd’hui, montrer des corps nus masculins revient à faire de « l’art gay », ce qui veut dire dans la bouche de ceux qui en témoigne, que ce n’est même pas de l’art. L’argument qui suit souvent est que l’art doit être dissocié du désir. Il est particulièrement difficile à ce titre de voir encore aujourd’hui (et pire encore depuis les manifestations réactionnaires contre le mariage pour tous) dans une exposition d’art ancien la mention de désir homosexuel inhérente au sujet ou à l’artiste, alors que cela semble moins problématique pour l’hétérosexualité où dans les légendes les « amis » redeviennent des « amants ». 
Le corps masculin sexualisé semble être un corps homosexuel, ce qui veut dire deux choses : que le désir féminin est de moindre importance ; que l’hétérosexuel peut rejeter « l’infâme » souci de plaire, et en reléguer le travail aux femmes. Ainsi au XVIIe siècle, Guilleragues disait de Pellisson qu’il « abusait de la permission qu’ont les hommes d’être laids ». Mais c’est surtout parce qu’il refuse de se voir comme un objet, puisqu’il est le sujet même de cette société : celui, actif, qui regarde, apprécie, juge, dirige etc. J’entends souvent par ailleurs la légitimation de l’omniprésence du corps féminin par l’idée qu’une femme a des courbes harmonieuses au contraire de l’homme. Là où l’on semble entendre qu’il y a des cubes rugueux, moi je vois une chair désirante et désirable, et qui s’exprime par du volume, de la masse, de sinueuses aspérités, et toutes les particularités que font les couleurs et la pilosité. Un corps.

Que te disent les gens qui te reconnaissent dans la rue ? 
Des choses très agréables, et quand rarement c’est impossible à prononcer et que le silence est intolérable, de petites choses mesquines.

Joues-tu sur ce rôle de "mâle" ? (Et si oui, à quel point) ?
Bien sûr ! Je ne vais pas vous mentir, cela donne de vrais avantages dans cette société, et aussi c’est quelque chose qui m’excite. Tout comme j’aime la masculinité chez une femme. Tout comme je « joue » aussi à la « femelle », et tout comme cela peut m’exciter chez un homme. Je ressemblais à une jeune fille, sinon un androgyne quand j’étais plus jeune, ce que j’aimais aussi, mais c’était impossible de trouver du travail ou d’avoir une sociabilité et une sexualité épanouies, je vivais dans une ville de taille moyenne aussi. J’étais exclu des communautés gays et hétérosexuelles. Puis mon corps ne suivait plus. Mon principal soucis lorsque je me suis transformé en « mâle », était de savoir si j’allais rester la même personne. Mais je me souviens la première fois que je me suis habillé et maquillé en femme et regardé dans le miroir, le sentiment grisant que ça a été de pouvoir me transformer, c’était un moment complètement magique qui a changé ma vie pour des années. Et bien je ressens la même chose lorsque je joue au « mâle », un sentiment magique de métamorphose, de liberté, de vérité, parce que je ne suis plus seulement celui qu’on voit de moi. Tout mon travail de modèle repose sur cette idée : des choix que j’y exerce sur mon corps, mes postures, mes expressions, mes costumes et mes maquillages. Ce qui m’intéresse c’est de me donner la possibilité d’apparaître de manières différentes, chaque fois avec sincérité, et que cette myriade de possibilités est toujours cette même personne. En ce sens je ne refuse pas les images érotiques, hyper-masculines non plus, parce qu’elles reflètent sans exclusivité une facette de mon propre désir, avec lequel j’ai grandi, qui fait aussi partie de moi. Cela peut poser de vrais problèmes aux gens, surtout lorsque je prends une posture masculine, des inconnus viennent alors me dire sur un ton récriminant « ah mais voici le vrai Arthur » en désignant une de mes images où j’apparais plus féminin. Ce qui prouve bien le mépris qu’on les gens de la féminité et qu’il y a une vision caricaturale de la masculinité qui ne souffre d’aucune aspérité que révèle toute âme. J’ai aussi fait le choix d’infiltrer des revues de toutes sortes (art, érotisme, mode) et les réseaux sociaux plutôt que de la cloisonner dans un discours que provoque parfois un travail en galerie ou en musée. J’ai souhaité notamment à travers mon Facebook observer la manière dont les images se répandent et la manière dont les autres s’approprie votre image. Je poste très peu de choses sur Facebook et ne m’exprime presque jamais, je laisse les gens me taguer. C’est une expérience pour moi, de constater un peu excessivement ici, qu’on ne possède pas son identité. Ma démarche a été de me prouver que le corps n’est pas le lieu où échoue la fatalité, mais au contraire, est un support créatif portant sur la rencontre avec les autres comme avec le monde, qu’il est source de joie. J’espère qu’on puisse lire cela en suivant mon parcours.





Nom : Arthur Gillet
Domicile : Paris
Age : 30 ans
Instagram: Arthur Gillet

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