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ANTON SOLOMOUKHA

PORTRAIT

 

La trace que tu veux laisser ? 

J’aimerais me dire que tous les projets que j’ai commencés sont bel et bien aboutis. Mais il y en a tellement que c’est un vrai désastre dans ma tête ! Pour autant, tout ce que j’ai accompli dans l’Art me rend l’homme le plus heureux de la Terre.

 

Un Epitaphe ?

« Sois pas jaloux, connard. »

Il y a des rencontres qui surgissent dans votre vie sans prévenir, des rencontres magiques, qui marquent. Ma rencontre avec Anton s’est faite naturellement, sans artifice, comme une évidence, une sorte de rendez-vous prémédité. Dans une semaine, ça fera tout juste un an que je l'avais contacté. Je ne savais alors pas qu’il résidait en France et je ne connaissais encore rien de son histoire, un passé chargé et fertile dont les prochains paragraphes témoignent. Une année seulement. 


La première fois que j’ai rencontré Anton, c’était chez lui. J’étais confus, je m’étais fait une représentation du personnage totalement infondée, bourrée de préjugés forgées en tentant de décrypter son œuvre : un énergumène concupiscent, halluciné et excentrique. Loin de là. Il m’a abordé avec lenteur. Un calme troublant,  cisaillé par un accent russe, derrière des lunettes de vue fumées et cet éclair de génie qu’ont certaines personnes, trop rare, trop précieux, dans une exaltation verbale, accompagnée de cette lueur de folie qui caractérise la démence de vivre et de jouir de tout. Je rentrais chez lui. Une pièce saturée de poupées à figures humaines patibulaires, de perruques multicolores, d’un amoncellement de menottes, de cadres vides et tout un tas de breloques dépareillées. Ici, pas d’entrée en matière, de ronds de jambes ou de boniments introductifs. Les premières gênes sont aussitôt effacées, les lieux communs laissés dehors. Je débarquais avec deux feuilles de papier et autant de bouteilles de rouge pour entamer l’entretien. D'autres attendaient déjà, préalablement ouvertes. Un déchaînement d’enthousiasme s’installe alors, une passion dévorante. Un type qui vit. On ne s’ennuie pas. Le temps passe d’ailleurs trop vite.


Anton a et aura toujours 69 ans, ça ne s’invente pas. Rajouter au bonhomme libidineux cette année chère à Gainsbourg. Provocateur, licencieux mais pas corrompu. Tenter de réduire le personnage à une biographie sommaire serait lui enlever sa substance même, mais il faut bien passer par là pour tenter d’en comprendre les contours ou l'ectoplasme. 


Anton Solomoukha était un artiste pluridisciplinaire, membre de l’Académie des Beaux-Arts d’Ukraine, formé à Kiev. Peinture, dessin, collage, photographie, tout support y passe. A son arrivée à Paris, il se lie d’amitié avec Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson, deux rencontres qui influenceront son implication dans la photographie. Anton est connu pour être l’inventeur d’un nouveau genre : la «photo peinture», associant l’imagerie photographique à l’art pictural. Ses mises en scène, « son théâtre mental », sont des capharnaüms insondables, des enchevêtrements orgiaques, où l’opulence des formes humaines et des personnages rappelle les grands maîtres classiques. Mais ici, la rupture avec le classicisme est assumée, affirmée et délibérée, place au paradoxe de la composition, à l’art contemporain, par une provocation esthétique des lois modernes.


Sublimées par un fond noir, un arrière plan fuligineux exhumant Caravage, ses œuvres («La fille au bilboquet», «Les sexes des Anges», «I Fuck Your TV» « Le petit chaperon rouge », « Odalisques » ... tant de titres évocateurs et corrosifs) sont des poésies charnelles équivoques, des non-sens absolus et déconstruits, des absurdités aberrantes façonnant cet étrange amalgame de l’univers kitsch et du baroque lacéré. La pose, tout comme la lumière, teintée de mystère et de symboles, est picturale, la photographie est construite comme un tableau, comme une peinture. L’artiste se joue des possibilités infinies de la composition numérique.

INTERVIEW EXCLUSIVE



Comment se passe une convocation au KGB ?

 

La transgression a souvent un côté ostentatoire : on transgresse aussi pour se faire remarquer, on enfreint une loi pour être vu et identifié comme un élément réfractaire, voire rebelle ou dissident, pour se situer par rapport à un système de valeurs et par rapport à une éthique, un ensemble de règles de comportement.

Coup de téléphone. Invitation pour une rencontre dans un grand hôtel à Kiev. Une chambre d’hôtel vide. J’attends 10 minutes. Deux hommes arrivent. La conversation commence. Tu sens qu’on veut t’entuber. Ils te posent des questions très faciles.

- Es-tu patriote ? Pas d’autre choix que de répondre,

- Bien sûr !

- Est-ce que tu veux aider certains organismes qui protègent la tranquillité et la stabilité de la patrie ? ». Et après ils te disent « Il faut que tu trahisses tes amis, car ils sont égarés. C’est pour purger la société des pourris ».

Difficile de me la faire à l’envers, j’ai vécu toute mon enfance au milieu des hommes politiques les plus affûtés, des types qui ne faisaient que mentir, et qui excellaient dans ce domaine. J’ai lu Oscar Wilde, Nietzche et ils m’ont convaincu que quelqu’un qui ne sait pas mentir est une personne ennuyeuse, qui n’est pas créative. J’adore la création. La réalité, ce n’est rien. Tout le monde est capable de cracher la vérité, mais inventer le mensonge c’est génial. Pendant 6 mois, ils me convoquent régulièrement. Un jour, ils me donnent un magnétophone avec bobines. J’avais pour mission de tirer les vers du nez de mes amis et d’enregistrer les conversations. Bien sûr, je ne me suis jamais résolu à accomplir cette trahison. Sous l’œil attentif d’un agent, alors que je me saoulais la gueule avec des amis dans un café, j’ai volontairement « oublié » le magnéto sur la table. Il faut savoir que le KGB en 1977 n’était pas aussi répressif qu’à l’époque de Staline. De plus, j’étais marié à une Française, cela m’a protégé en quelque sorte. Suite à cela, j’ai souhaité quitter l’URSS pour la France. Toute mon enfance, j’ai lu Balzac, Flaubert, Maupassant, Céline, les poèmes d’Apollinaire que je connaissais par cœur en Russe. La France était ma seconde patrie. De plus, ma femme était native de Guadeloupe. J’ai déposé deux demandes de visas pour la France. Ma femme était métisse et j’ai joué là-dessus. J’ai accusé l’administration d’être raciste. En deux semaines, j’ai obtenu deux visas pour un mois. J’arrive donc à Paris en 1978.

 

Peux-tu nous raconter «brièvement» ta venue à Paris ?

 

En URSS, il y avait une anecdote : « la femme étrangère ce n’est pas pour l’amour, c’est pour le visa ». Quand j’ai expliqué à quelques étudiantes françaises mon désir de quitter mon pays, toutes étaient très enthousiastes à l’idée de faire un mariage blanc, de sauver un artiste « dissident » de la répression. Mon mariage « blanc » est devenu un vrai mariage d’amour.

 

Je me rendais au ministère des affaires étrangères de Moscou avec tout mon dossier complet afin de valider ou non ma demande, le tamponner ou non. J’arrive en avance, « superbe » maison gothique, stalinienne, avec l’étoile au sommet. J’attends 5 heures. La personne avant moi sort du cabinet en pleurant. Le visa lui était refusé, comme toutes les personnes avant moi. La porte s’ouvre. Un colonel me regarde de haut en bas et me propose de venir le lendemain car il est 7 heures, c’est la fin de sa journée. Normalement je suis obéissant et plutôt docile, mais là, je ne sais pas pourquoi, je lui dis : « Aujourd’hui c’est vendredi, demain c’est samedi. Ici c’est Moscou. J’habite à Kiev. Je n’ai nulle part où dormir. J’ai un billet retour demain matin et en plus demain votre ministère sera fermé ». Il me demande d’où vient mon accent. Je lui réponds : « D’une jolie ville du sud, de Kiev ». Il me répond : «Bien. Tu es encore jeune, tu ne comprends rien, mais tu m’es sympathique. Si tu veux partir en France, d’accord. Mais, viens dans mon bureau, je vais te raconter mon histoire ». Son histoire a duré jusqu’à 7h du matin. J’étais le dernier client de sa carrière. Il a sorti la bouteille de vodka, le caviar. Nous nous sommes saoulés toute la nuit et avons chanté des chants ukrainiens. C’est comme ça que j’ai eu mon visa.

Je rentre à Kiev, il pleut. Alors que je marche dans un parc, j’aperçois un grand anti-soviet de l’époque, un activiste dissident (qui est devenu le ministre de la culture quand l’URSS est tombée), Ivan Dziuba. Je l’avais rencontré deux fois auparavant.

 

Au moment où je me dirige vers lui, un mec du KGB sort de nulle part et me dit : « Tu peux aller lui parler ». Stressé par la situation, je lui réponds que je ne le connaissais pas. Il me demande de l’écouter. Je lui demande si j’y suis obligé. Il me répond : « Non, mais je sais que vous avez reçu aujourd’hui votre visa pour la France. Votre père m’a aidé à soutenir ma thèse à l’université, je veux vous renvoyer l’ascenseur. Lundi, le KGB va venir vous arrêter sous n’importe quel prétexte. Votre visa va être annulé. On vous l’a donné, mais il s’agit d’une stratégie pour rouler l’Unesco, pour leur montrer que nous sommes une société libre. Nous remettons des visas, mais bizarrement, les gens ne « veulent plus partir ». Tu as deux jours. Pars tout de suite ». Je retourne à Moscou, cette fois-ci avec ma femme. Je n’ai pas de billets pour Paris... Dans une cantine, nous faisons la connaissance d’une femme, secrétaire à l’ambassade de France :

«Voulez-vous que je vous cache à l’ambassade ? Je peux vous avoir des billets mais seulement dans 5 jours ». Miracle ! Cette femme est devenue une grande amie. Grâce à elle, je suis à Paris en 1978. Deux heures plus tard, je passe devant la juge du 9e arrondissement (je logeais rue des Martyrs). Elle me dit qu’elle n’a rien contre moi, mais avant de me délivrer le papier autorisant la demande de nationalité, il faut que j’aille à la DST (La Direction de la Surveillance du territoire). Soutenu par un ami traducteur, je pénètre l’administration. Ils me donnent une enquête à remplir. Je suis à bout. On me demande alors si j’ai des relations avec des communistes. Je leur réponds : « Je ne vais pas remplir ça! C’est comme si je venais de Chine et que vous me demandiez si j’avais des relations avec des Chinois! ». La situation se détend. Mon arrivée est une série de miracles! Je passe d’un monde en noir et blanc à un monde en couleurs. C’est trop beau. Mais la beauté est fragile et je ne crois pas encore que ce miracle peut durer.

 

Tu as côtoyé Doisneau et Cartier-Bresson. Dans quelles circonstances ?

 

Pour remplacer son directeur de cabinet très malade, Jacques Chirac, à l’époque maire de Paris, souhaitait le remplacer par une personne « qui connaissait la capitale comme sa poche ». Un de ses proches lui sort comme boutade : « Le chef des pompiers ! ». Le lendemain, mon ami Jean-Eudes Rabut (socialiste), chef des pompiers, devient le directeur de cabinet du maire de Paris. Il est marié avec une amie très proche avec qui j’expose. À cette époque, j’exposais des séries de grandes toiles dans le monde entier, de Paris à New York. C’est dans le cadre d’une de mes expositions aux Orangeries de Bagatelle, que je rencontre Jacques Chirac. Il me lance un jour : « Ukrainien c’est quoi, c’est un petit peu russe?». Ce à quoi je lui réponds : « Et l’Italie, c’est un petit peu la France ? ». (À ce moment même, l’URSS tombe, et la mairie de Kiev, soudainement montée de toutes pièces, souhaite exister sur la scène internationale. Le maire me demande alors de faire le lien avec la mairie de Paris.

J’étais donc invité dans les salons de la mairie de Paris, dans les années 1988/89, où se tenaient chaque jeudi et vendredi des rencontres avec les artistes. Un soir, Jacques Chirac m’accueille chaleureusement en tablier, en pleine ouverture d’huîtres.

Il me propose de m’installer à côté d’un type avec une casquette, un mégot collé à la gencive, en train de picoler. Je suis déçu. Il y a plein de nanas, pourquoi me mettre à côté de ce type. Je lui demande alors qui est cet homme :

- C’est Robert Doisneau

- Ah d’accord, d’accord, très bien, j’y vais ! (Je demande à ce génie de la photographie d’excuser mon français. On parle des principes de la composition visuelle. On arrive au « Baiser ». Il me confie:

« Ah le baiser ! C’est la torture de ma vie. Les connards, ils me font tout le temps des procès. Et vous êtes qui, vous ? C’est quoi cet accent ? ».

Il avait la même voix qu’Edith Piaf, nasillarde mais adorable. Derrière son apparente mauvaise humeur, se cachait quelqu’un d’attentionné et de bienveillant. Nous partagions cette éducation bourgeoise, classique. Nous nous sommes revus régulièrement par la suite.

Je l’ai vu pour la dernière fois à la sortie de Picto. Nous avons parlé à peine deux minutes. Et lui qui ne m’a jamais vouvoyé, m’a lancé « Méfiez-vous du surmenage ». Il est décédé deux mois plus tard.

Un jour, un ami m’invite à aller voir une exposition de dessin. Comme d’habitude, entre artistes, nous commençons à analyser les œuvres. À cette époque, je ne maîtrisais pas encore totalement le français, notamment pour avoir une conversation technique poussée sur le dessin. Un homme à côté de nous, à l’allure aristocrate, nous scanne de son œil perçant. Il me demande soudainement si je suis dessinateur. Je lui réponds « modestement » que je suis le deuxième meilleur dessinateur au monde! Je lui propose alors de participer aux séances de dessin de modèles nus, que nous faisions régulièrement avec des amis peintres, dans mon atelier de Bastille. Pendant 6 mois, nous avons échangé nos idées sur le dessin, sur les différentes écoles, époques et maîtres. Cet homme, c’était Cartier-Bresson.

 

Tes projets ?

 

Je suis un éternel insatisfait des moyens de langage visuel. À mon avis, le corps de la femme propose la plus grande palette de création d’images. On peut tout dire avec poésie, c’est tout un challenge. Peut-être qu’un jour je m’aventurerai à réaliser mon rêve, un roman photo autobiographique et paradoxal.

 

LIBRE ENTRETIEN



Qu’est ce que la photo-peinture pour toi ?

 

À l’origine je suis peintre. En Ukraine soviétique, où j’ai grandi, tous les étudiants aux Beaux-Arts recevaient obligatoirement une formation académique de dessin, de peinture, puis de composition. Depuis 2005, tous mes projets consistent à construire volontairement des séries de photos- images composites. Chaque photo est construite à partir de multiples éléments indépendants que j’unis volontairement afin de définir une composition scénique. Cette démarche est probablement comparable aux Néo- happenings (improvisations collectives très en vogue dans les années 60).

 

Quand on lit que tu es le créateur de la photo-peinture, qu’en penses-tu ?

 

Je suis parti de ce postulat «C’est pas l’art qui copie la nature, c’est la nature qui copie l’art» (O.Wilde). (Je cherche un univers, tantôt structuré et mécanique, tantôt surchargé et organique (aucun choix n’est innocent) - ce sont les schémas contradictoires de mon théâtre mental. Les idées se matérialisent, elles se cristallisent en une somme de tensions, adéquates à l’idée de départ. (Mes fantasmagories numérisées sont davantage une allégorie baroque (presque polythéiste), qui projette une vision d’un subjectivisme trompeur, éminemment pictorialiste.

Souvent je rêve d’Allégorie. Cette antithèse de l’art, cette «aberration esthétique», est constamment accusée de s’aventurer en zone interdite: l’Art contemporain.

Elle est apparue comme une réponse à un sentiment de désespoir s’opposant à l’esthétique, la philosophie, la morale et même aux courants mystiques traditionnels. En fait, l’Allégorie représente l’espace entre le présent et un passé irrévocable, une enquête- miroir sur la fascination moderne pour les sujets mythiques... Une attitude ni frivole, ni stupide.

 

Comment es-tu devenu académicien ?

 

Mon père a travaillé dans le secrétariat de Kroutchev (à l’époque premier secrétaire du parti communiste d’Ukraine). De temps en temps, toute la clique s’agglutinait dans notre appartement pour se remplir l’estomac. Lors d’un dîner bien arrosé, la légende familiale veut qu’à la question de Kroutchev « Anton, quel métier veux- tu faire plus tard ? », j’ai répondu avec la naïveté de mes 5 ans « je veux être pêcheur à la ligne». Kroutchev m’a alors lancé cette phrase : « En vérité il y a deux titres nobles: le maréchal et l’académicien. Le reste, c’est de la merde ». Avec l’âge, la pêche à la ligne m’a déçu. J’ai donc cédé en 2009 aux propositions insistantes de mes amis académiciens de faire partie des leurs. Il fallait alors obtenir 75% des voix, j’en ai obtenu 100% (Ils étaient probablement mal réveillés).

 

Le nu ne leur posait pas de problème ?

 

Pas vraiment. Dans l’Ukraine de 2009, certains projets transgressifs étaient plutôt bienvenus car le vrai enjeu était plutôt de balayer les séquelles de l’URSS. L’école artistique soviétique était bien construite mais trop académique et opaque. Elle se mettait en opposition des recherches contemporaines. Car en Europe, pendant des décennies, la pratique de l’art a été dominée par certaines idées maîtresses, comme la liberté d’expression ou la primauté de la forme. Cette période, qu’on associe à la néo-post-modernité, va ouvrir une ère nouvelle d’éclatement des formes et des écoles de pensée partout dans le monde, comme en Ukraine. S’il n’y a pas de passion pour l’art contemporain, c’est peut-être qu’il n’y a pas lieu de se passionner. On s’agite beaucoup plus lorsqu’on parle de Houellebecq, de Jeff Koons ou du dernier Lars Von Trier... Et si c’était ça, l’art contemporain? Et puis l’art, c’est aussi la médecine, la menuiserie et la pâtisserie. J’espère que la volonté de dérision s’étendra à de nombreux aspects de la création artistique, n’épargnant ni les préjugés, ni les goûts du public.

 

Comment le fils d’un apparatchik soviétique devient-il un artiste contemporain provocateur ?

 

À 6 ans, par le plus grand des hasards, j’ai reçu la médaille d’argent du meilleur dessin mondial à Tokyo. Mon indifférence face à cette distinction a complètement changé, quand un ami de mon père s’est exclamé: «Maintenant les mathématiques, la physique et la chimie, à la poubelle! Anton va être peintre». Cette idée m’a tout de suite emballé. Puis, quand j’ai eu 7 ans, j’ai appris que toutes les phrases prononcées ou écrites se limitaient aux seuls modes indicatif, interrogatif ou exclamatif. Cela m’a terriblement déçu. Ma possible carrière d’écrivain était compromise. La peinture m’offrait une plus grande ouverture.

 

Dans certains projets, tu te revendiques «pornographe», qu’est ce que ça veut dire ?

 

Obsédé par mon travail, j’insiste sur la virtuosité technique, sur mon imagination mystérieuse et perverse, et l’expressivité des matières picturales. Le mot pornographie a été inventé au siècle des Lumières et peut être défini ainsi : « Une représentation complaisante - à caractère sexuel - de sujets, de détails obscènes, dans une œuvre artistique, littéraire ou cinématographique ». Il désignait alors plus spécifiquement les études concernant la prostitution. Selon moi, la vraie pornographie (au sens des Lumières), ce sont les affiches racoleuses des candidats aux élections présidentielles exhibées sur les murs et les panneaux d’affichage. Concernant la présentation de corps nus, je peux parier 1000 contre 1 que sur les tableaux du Louvre, il n’y a pas un seul soutien gorge, ni un seul slip/culotte. Mes images photographiques sont des synthèses de ma vision méditative, des simulacres du réel. Ainsi, tout ce qui n’est pas nécessaire, car nocif et/ ou pervers, l’est justement par une dichotomie - bienvenue et souhaitable. Si l’art provoque des passions destructrices, c’est presque toujours à cause d’oppositions politiques, religieuses, de puritanisme ou d’intolérance. Jamais finalement pour son contenu. Il est pris comme bouc émissaire, il symbolise l’ennemi à détruire.

 

Contestataire donc ?

 

Contester dans l’art signifie abolir les tabous, les préjugés ou les visions traditionnelles des temps passés. (Mes « mises en scène » concentrent sur quelques centimètres carrés le commentaire sur la relation entre le corps et le mal, l’Art et le mal. Je cherche la formule de l’iconographie d’une intense beauté. Par provocation je parle de pornographie, mais je pense plus à l’idée de transgression qu’à l’idée qu’évoque ce genre d’images. Chaque artiste cherche son propre langage, ses symboles pour s’exprimer. Moi la langue avec laquelle je m’exprime le mieux, c’est le corps féminin. Je pense que l’on peut tout dire avec le corps d’une femme, c’est un langage universel. De plus, tous mes modèles possèdent une substance angélique, ce qui rajoute à mes œuvres l’éclairage divin. Joel Peter Witkin a dit un jour : « Je l’ai choqué, ça veut dire que la photo a été bonne. L’art doit ouvrir les yeux et pour ouvrir les yeux il faut taper sur les doigts, sinon les gens restent aveugles ».

 

Certaines photos ont été prises à Tchernobyl, une anecdote sur ce shooting ?!

 

Tchernobyl était, et reste pour moi, comme un territoire abandonné et trahi. Je suis allé dans ce lieu maudit pour transgresser, franchir le Rubicon éthique ou moral, ne pas respecter une loi, ne pas se conformer à des règles considérées comme acquises, intégrées et acceptées de tous, franchir une limite, une ligne interdite, le plus souvent sciemment, en remettant en question de manière virulente et parfois ironique, la ou les règles que l’on bafoue ainsi ostensiblement. Comme un automate, je prenais des centaines de photos là où presque personne n’a mis les pieds depuis 22 ans. Brusquement, je me suis aperçu que j’étais seul, que les deux techniciens qui m’accompagnaient, après avoir bu cinq bouteilles de vodka, avaient disparu. J’ai ressenti un profond sentiment de vide, presque une absence de volonté de vivre. Le soleil se couchait, les animaux et les oiseaux commençaient à émettre des bruits, la nature est devenue très triste. Je suis monté sur le toit d’un immeuble en attendant le car qui nous avait amenés. La nuit presque tombée, j’ai subitement aperçu ses phares. Ils me cherchaient depuis des heures. Les pauvres, ils étaient plus désespérés que moi !

- Retrouvez la suite d'Anton Solomoukha dans Normal Magazine n° 5 -